Colloque ILEC
8 octobre 2003 – Concepcion
Philippe Grollet
Président du Centre d’Action Laïque (Belgique)
Monsieur le Grand Maître de la Grande Loge du Chili et Président de
l’ILEC,
Monsieur le Président de l’ILEC de Concepcion,
Mesdames et Messieurs les Recteurs, et professeurs,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,
C’est avec beaucoup de bonheur que j’assiste avec vous à cette nouvelle
étape de la construction de l’ILEC.
Constituée à Santiago en octobre 1999, l’ILEC organisait, déjà en
collaboration avec le Centre d’Action Laïque de Belgique un important
colloque en octobre 2001.
Vous m’aviez fait l’honneur de m’inviter avec une délégation du CAL pour
un deuxième colloque en octobre 2002.
Dans les mois qui suivirent nous avons eu le plaisir d’inviter en Belgique
une délégation de quatre professeurs chiliens désignés par l’ILEC que nous
avons reçu en stage de formation de formateurs et qui ont visité du Nord
au Sud la Belgique, le CAL, ses sept régionales, les maisons la laïcité,
les associations laïques, les services laïques d’assistance morale, de
planning familial, de réinsertion sociale, etc…
Et aujourd’hui nous allons vivre un troisième colloque de l’ILEC,
décentralisé cette fois, dans cette belle région de Concepcion… et ce sont
les stagiaires d’hier qui seront les animateurs et les formateurs de
demain dans une conception parfaitement laïque…
Nous sommes vraiment heureux et fier de participer à cette aventure et je
voudrais tout d’abord vous adresser au nom de mes collègues belges, ceux
qui sont là cette année et ceux qui nous accompagnaient en 2001 et 2002 et
au nom de toute la laïcité belge notre salut le plus fraternel, nos
félicitations pour le travail que vous réaliser et nos encouragement pour
l’avenir …
Je me rend compte que le travail est énorme et que vous êtes en butte au
dogmatisme encore très puissant d’une Eglise qui ne lâchera prise,
notamment ans la question du divorce, que si elle y est contrainte par un
rapport de force qui l’éloigne du champ politique où la dictature l’a
injustement placée…
Laïcité
Une nécessité politique ou une utopie de mécréants ?
Il y a des mots qui font recette, « laïcité », « droits de l’homme », «
humanisme » « libre pensée », « tolérance » sont de ceux là… Ces termes
qui sentaient le soufre sont aujourd’hui si banalisés que les adversaires
patentés des valeurs qu’ils sous-tendent n’hésitent pas à s’en prévaloir
et de les récupérer, soit pour faire oublier un passé honteux et
s’approprier paradoxalement des évolutions, voire des révolutions,
pourtant si férocement honnies en leur temps, soit pour jeter la
confusion, soit pour discréditer l’adversaire en tentant de faire croire
que ses actions sont insignifiantes ou dépassées.
N’entendons-nous pas régulièrement le pape se draper dans le manteau des
droits de l’homme, comme si l’Eglise qu’il dirige les avait inventé et
défendu alors que ceux-ci sont apparus contre elle et qu’elle les a
combattu avec une rare constance envers et contre quelques-uns de ses fils
éminents de la Renaissance à nos jours.
Je suppose que vous entendez ici comme en Europe certains laisser entendre
que « chrétien » ou « humaniste », ce serait finalement « bonnet blanc »
et « banc bonnet ».
Pour le libre examen et la libre pensée, pareil, il est à présent de bon
ton pour tout catholique « dans le vent » de commencer par se réclamer,
lui aussi du libre examen et de la libre pensée.
Deux observations s’imposent à cet égard.
D’abord il faut voir dans ces récupérations un bel hommage à la militance
des précurseurs dont nombre de revendications et d’idées ont non seulement
conquis aujourd’hui droit de cité, mais paraissent même incontournables…
même au prix de raccourcis quelquefois trompeurs….
Ensuite la « conversion » plus ou moins récente de tels ecclésiastiques au
libre examen, voire à la laïcité ne peut être jugée a priori comme une
manœuvre tactique ou comme une démarche charlatane… Loin s’en faut et les
laïques devraient se souvenir quelquefois que le libre examen implique
pour commencer la critique de l’idée reçue et la l’écoute attentive de
l’autre, confrontée à sa pratique. Si étonnant que cela puisse paraître à
certains partisans de la laïcité radicale, une institution aussi
liberticide que l’Eglise catholique, au passé aussi lourd de crimes contre
l’humanisme n’en est pas moins un univers de grande complexité, pétri de
contradictions, traversé de luttes d’influences, de querelles d’écoles, et
riche aussi d’hommes et de femmes (au pouvoir uniquement d’hommes pour
quelques temps encore !) dont la générosité, l’esprit critique et la
volonté de construire un monde de justice, de liberté et de paix en font
des alliés sincères et efficaces.
J’ai toujours été extrêmement agacés par ces conversations où des amis
laïques découvrant l’ouverture d’esprit de certains catholiques, leur
liberté de mœurs, leur distance au dogme, leur indifférence au magistère,
leur opposition au discours du pape et leur vision très rationnelle d’un
christianisme délivré de son idéologie « rédemptrice », totalitaire et
paternaliste, finissent par lancer « mais alors, vous n’êtes pas
catholique ! ». Et pourtant si ! Est catholique, celui qui se dit de bonne
foi catholique et qui se reconnaît de cette tradition, si critique
puisse-t-il être à son égard et si farouche adversaire puisse-t-il même
être à l’égard de ceux qui prétendent parler au nom du Christ et qui ne
sont finalement que des imposteurs. Car enfin, le label « catholique »
n’est pas protégé et ce n’est quand même pas aux anti-cléricaux à
prononcer à la place de Rome les excommunications sur pied du dogmatisme
qu’il rejettent par principe. Bref, il y a des cathos ouverts, démocrates
et sincères. Il me semble même qu’il y en a de plus en plus et c’est très
bien. Il y du chemin à faire avec eux et le fait qu’il restent attachés à
une institution qu’ils ont l’impression de pouvoir transformer
radicalement est secondaire, même si sur ce point, à mon sens ils se
bercent d’illusions. Il ne faut en tous cas pas se tromper d’ennemi.
L’adversaire n’est ni catholique, ni protestant, ni musulman, ni
religieux. L’ennemi ce sont ceux qui se servent de la foi des autres pour
asseoir leur pouvoir. L’ennemi ce sont qui instrumentalisent dieu, ce sont
les intégristes de tous bord qui ne peuvent accepter le pluralisme des
convictions, et la diversité des conceptions de vie…
Ce n’est pas un hasard si ces premières paroles font déjà tant de place au
catholicisme. Comme le protestantisme, comme les droits de l’homme, la
laïcité s’est construite au départ contre la prétention de l’Eglise à
régenter les consciences et à réduire toute contradiction y compris dans
le sang. Il s’en suit que jusqu’à la fin de la première guerre mondiale
les papes successifs n’ont jamais trouvés de mots assez durs pour
condamner et pour proscrire ces « libertés funestes » et ces prétentions «
diaboliques » que nous nommons aujourd’hui liberté de conscience, droits
de l’homme et laïcité…
A vos dicos
Laïcité vient du grec « laïcos », qui signifie « du laos », le mot « laos
» voulant dire « peuple ». Dans cette acception ce qui est laïc ou laïque
est ce qui appartient au peuple ou qui provient du peuple par opposition à
ce qui appartient aux clercs ou qui provient d’eux.
Bref, dans son sens étymologique, la laïcité c’est le bien commun, la
chose ou l’espace public par opposition à ce qui est du domaine des
oligarchies (oligarchies religieuses ou de tous ordres).
Il s’ensuit que la laïcité politique, c’est le gouvernement de l’espace
public par le public. En d’autres mots le gouvernement du peuple par le
peuple, soit encore la démocratie… Avec une connotation particulière
cependant, celle que l’histoire de France nous a léguée sous le nom de «
séparation de l’Eglise et de l’Etat » qui n’a en définitive d’autre portée
que de proclamer qu’une institution religieuse n’a aucune légitimité à
régenter le gouvernement de ses fidèles et moins encore à régenter le
gouvernement de toutes celles et ceux qui ne reconnaissent pas en elle.
Une nécessité politique
Qui contesterait aujourd’hui que la laïcité politique est une nécessité
impérieuse ?
La laïcité politique, c’est celle des Etats, des institutions publiques en
général.
On ne l’a que trop souvent vu, chaque fois qu’un Etat se proclame « Saint
Empire », « Royaume catholique », « République Islamique » ou quoique ce
soit d’autre, ipso facto il ravale au rang de citoyens de second rang,
voire d’ennemis intérieurs, tous ses habitants qui ne se reconnaissent pas
dans cette définition.
A moins de violer constamment le principe d’égalité ou, pire de verser à
nouveau dans la barbarie, tout Etat, toute institution publique se doit
d’adopter une impartialité absolue à l’égard des diverses communautés
confessionnelles ou non confessionnelles, culturelles ou ethniques qui le
composent.
Qu’on soit catholique, libre penseur, musulman, protestant, israélite,
orthodoxe, bouddhiste, croyant, athée ou agnostique, qu’importe, nous
sommes tous citoyens à part entière, jouissant des même droits et soumis
aux mêmes obligations, c’est cela la laïcité de l’Etat.
Enfin c’est ce que cela devrait être ici et partout dans le monde.
Cela signifie concrètement que l’Etat et les pouvoirs publics doivent
s’assurer que les convictions religieuses ou athées restent du domaine de
la conscience personnelle et qu’aucun citoyen ne peut être brimé,
inquiété, discriminé ou à l’inverse favorisé parce qu’il croit en Dieu ou
qu’il n’y croit pas, qu’il adhère à telle religion, à telle autre ou
encore à aucune.
Cela signifie aussi que l’Etat doit être le garant de la liberté de
conscience et qu’il doit être un arbitre impartial
Cela implique qu’il ne peut favoriser aucun culte, aucune conviction et
que s’il décide de financer la construction et l’entretien des églises,
des synagogues, des temples et des mosquées, il doit le faire en
n’écartant personne et en soumettant tout les cultes aux mêmes conditions
d’accès aux subventions publiques directes ou indirectes.
Cela veut dire que si l’Etat décide d’honorer les représentant de tel
culte, le Cardinal d’ici, l’Archevêque de là, l’intégrant par exemple au
protocole officiel, il doit faire de même des représentants officiels des
autres cultes, sur un même pied, et des représentants officiels de la
libre pensée sur un même pied également.
Et si l’Etat décide de dispenser dans les écoles un cours de religion
catholique, il doit, en vertu du même devoir d’impartialité, organiser
dans des conditions identiques des cours des différentes religions
pratiquées dans le pays, et aussi, c’est l’évidence même des cours de
morale fondés sur une conception philosophique non confessionnelle, par
conséquent des cours de morale laïque, puisque cette conception existe
effectivement ici, comme ailleurs, parce que cette conception est
parfaitement légitime… au moins aussi légitime en tout cas que des
conceptions morales fondées sur un enseignement religieux.
Une utopie de mécréants ?
L’humanisme, c’est tout
Si l’impartialité des pouvoirs publics en matière de conceptions
philosophiques et religieuses est une exigence fondamentale de la
démocratie pour garantir l’espace public, l’engagement philosophique et
religieux a bien sûr toute sa légitimité dans la sphère privée des
consciences et dans le débat d’idées qui ne peut se voir assigner d’autres
limitations que le respect de la dignité d’autrui.
Le religieux n’est donc pas « interdit de séjour » dans l’espace public.
Ce qui importe c’est que l’autorité publique, par hypothèse gardienne
impartiale de l’espace public, s’abstienne quant à elle de teinter de
religieux (ou d’anti religieux) le discours officiel ou les actes de la
fonction publique.
Dans l’espace public le discours religieux a sa place comme tout autre
discours, mais pas dans la bouche de l’autorité. Dans l’espace public le
discours religieux a évidemment droit de cité, au même titre qu’un
discours a-religieux ou même anti-religieux sans pouvoir cependant
prétendre ni à une protection particulière, ni à un statut particulier.
Une parole énoncée au nom d’une religion reste soumise à l’analyse, à la
critique, en ce compris le pamphlet et la caricature sans autres
limitations que celles assignées à toutes autres paroles dans un Etat de
droit garantissant la liberté d’expression.
Mais dans l’espace public, aux côtés de pensées religieuses diverses il
doit y avoir place également pour des pensées inspirées par une conception
philosophique non confessionnelle, c’est-à-dire une approche humaniste qui
considère l’homme (et l’homme seulement) pour mesure de toute chose
(Protagoras).
Dans l’espace public, il doit évidemment avoir place pour l’expression
d’une morale laïque fondée sur des valeurs humanistes, qui peuvent être
partagées par des chrétiens, des israélites, des musulmans et par les
hommes de bonne volonté en général, mais des valeurs qui, dans une
conception philosophique non confessionnelle, laissent complètement de
côté, comme erronées ou simplement non pertinentes, toute référence
extra-humaine ou surnaturelle.
La laïcité politique, la laïcité des institutions, la laïcité de l’Etat
est une exigence de neutralité au service de tous (religieux, agnostiques,
athées).
C’est un impératif d’impartialité.
La laïcité des personnes, la laïcité comme conception de vie, la laïcité
comme approche non confessionnelle (agnostique ou athée) de la philosophie
et de la morale, la laïcité est une éthique d’engagement fondée sur des
valeurs…
Les valeurs
• Libre examen
Le libre examen est sans doute la première et la plus importante des
valeurs laïques.
Le libre examen se définit comme la mise en question des idées reçues et
le refus d’accepter qu’une autorité, quelqu’elle soit, puisse imposer de
prétendues « vérités » indémontrables.
Avant d’être l’affirmation d’un droit : celui de la plus complète liberté
de conscience et celui de pouvoir mettre en doute et soumettre à la
critique et à l’examen (libre examen) toute proposition et toute
affirmation quelqu’en soit la nature (scientifique, théologique,
philosophique, historique)…
… Avant d’être l’affirmation de ce droit à l’autonomie de la pensée et ce
droit à la critique intellectuelle…
…Le libre examen est d’abord l’acceptation d’un devoir… celui de remettre
en question ses propres préjugés, son propre conformisme, ses propres
habitudes mentales.
• Relativisme
Une des conséquences du libre examen et de la pensée critique, est que
l’absolu ne résiste pas à son analyse.
Il n’y a pas d’absolu. Il n’y a rien qui soit pur. Rien qui soit parfait.
Sauf dans l’imaginaire ou dans le monde virtuel.
S’il n’y a rien qui soit parfait, il n’y non plus rien qui soit
parfaitement mauvais non plus. En définitive le « bien » en soi, comme le
« mal » en soi n’existe pas et voilà le fonds de commerce des religions
qui fout le camp.
Mais si le relativisme est une des conséquence du libre examen, ce
relativisme reste critique et rigoureux… il ne peut conduire à une
démission de la pensée et de la critique qui consisterait à mettre
lâchement toutes les idées, toutes les propositions, toutes les
affirmations dans un même sac en les décidant toutes égales entre elles
dans un indifférentisme démissionnaire ou nihiliste.
• Autonomie, liberté & responsabilité
Evidemment l’homme est un être social, ce qui implique qu’il n’a pas
d’existence hors de la société humaine. Il n’empêche que d’un point de vue
laïque ce n’est pas la société, la nation, la tribu, la famille, le groupe
qui donnent sens à l’homme, mais bien les hommes, tous les hommes, toutes
les femmes qui donnent sens au groupe et à la société.
Aucun argument utilitaire, aucune considération sur l’ignorance,
l’incompétence, la faiblesse, la paresse, voire le désintérêt supposés ou
avérés du citoyen lambda n’est de nature à justifier le renoncement à la
recherche constante d’une autonomie accrue, tant pour soi-même que pour
les autres, tant au plan individuel que collectif. Le droit à
l’autodétermination, le droit à disposer pour soi-même, dans les limites
des droits d’autrui, et en dernière analyse le droit de disposer de
soi-même est une conséquence que la reconnaissance de l’autonomie au rang
de valeur.
Au même titre que la liberté d’examen reste un idéal vers lequel tendre,
tout en restant conscient qu’il n’est pas réaliste d’imaginer (le
contraire serait même outrecuidant) qu’il soit possible d’éradiquer tout
préjugé et d’exercer à tout instant un esprit critique constamment affûté,
la quête d’autonomie reste aussi un idéal. En ce sens la quête d’autonomie
est plus une démarche, une conception de vie, une manière d’être, plus
qu’une revendication…
L’aspiration à plus de liberté, liberté de pensée, liberté d’examen,
liberté d’expression évoquées en premier lieu, ainsi qu’à la liberté
d’action évoquée au titre de l’idéal d’autonomie dont il vient d’être
question est évidemment liée au concept de responsabilité Le binôme
liberté-responsabilité est l’essence même de la laïcité.
• Conquête de la citoyenneté
La conquête de la citoyenneté est une conséquence immédiate de la volonté
de créer un espace plus grand de libertés et de responsabilités.
La conquête de la citoyenneté est au social, ce que la conquête de
l’autonomie est au particulier.
La citoyenneté, c’est une affaire de démocratie politique bien sûr, mais
c’est aussi une affaire d’engagement personnel et de prise de
responsabilité dans la chose publique et dans la gestion du groupe, tant à
l’échelle micro-sociale, le couple, le noyau familial, le cercle amical,
l’entreprise, qu’à l’échelle des communautés sociales ou politique plus
large.
Au même titre que le libre examen, la citoyenneté est autant (sinon plus)
une discipline qu’une revendication, c’est un engagement et une prise de
responsabilité.
• Capacité de révolte
La soumission, la résignation, le fatalisme, l’acceptation de son sort et
de celui des autres au nom d’un prétendu « ordre des choses », de la
volonté divine ou de la malédiction ne comptent pas au nombre des valeurs
laïques. Au contraire la capacité de révolte est citée à ce titre par
Marcel Voisin dans son ouvrage « Vivre la Laïcité »…
Réhabilitation du plaisir – Epicurisme et éducation sensuelle et affective
Faut-il réhabiliter le plaisir dans une société où tout ne serait en
apparence que licence, permissivité, course effrénée aux plaisirs
immédiats et factices ?
Il faut je pense trouver un équilibre entre deux attitudes finalement
aussi perverses l’une que l’autre : d’un côté la vision chrétienne
classique qui dévalorise le corps et le plaisir surtout sexuel (ce dernier
n’étant licite que pour autant qu’il concourre à la procréation !), d’un
autre côté la courses aux sensations (trop longtemps condamnées au nom de
Dieu et brutalement intrumentalisées au nom du Fric)…
Le paradoxe étant que l’interdit bête et brutal dont l’Eglise a été est
reste encore en grande partie le gardien tartuffe fait le lit de très
graves dérives. C’est en refusant d’aborder la vie sexuelle et affective
avec simplicité et franchise et en entourant le sexe d’une chape de secret
qu’on favorise la pédophilie et les violences sexuelles. Tandis qu’à
l’autre extrême, l’abolition des limites et la surabondance des stimuli,
la recherche débridées des sensations plus fortes et plus intenses, encore
épicées par tout l’arsenal pharmaceutique licite et illicite, finit par
tuer le plaisir.
Or c’est bien le plaisir qui mérite réhabilitation,
pas l’étouffement
du plaisir dans la mal-baise. Comme chacun sait la pornographie tue
l’érotisme et le désir par écœurement et overdose.
On ne lutte cependant pas contre la pornographie par l’interdit, pas plus
d’ailleurs qu’on n’apporte une solution à l’abus de substance psychotrope
pas la prohibition. Dans l’un et l’autre cas c’est l’éducation qui doit
permettre d’agir en adulte responsable et de trouver un équilibre qui
épanouit.
• Egalité –
La célèbre trilogie des Lumières, « Liberté-Egalité-Fraternité » fait bien
sûr partie intégrante du patrimoine de la laïcité entendue comme
référentiel et pas seulement comme modalité de gestion du service public.
Elargir l’espace de libertés (on sait que la liberté est un idéal
inatteignable ) est le principe essentiel que le libre examen, l’esprit
critique et le relativisme qui en découle, l’aspiration à l’autonomie de
la personne, la conquête de la citoyenneté jusqu’à la révolte s’il le
faut, et bien sûr la réhabilitation du plaisir déclinent le premier
élément du trinôme.
Le principe d’égalité, qui débouche tout logiquement sur celui de « non
discrimination » n’est pas moins essentiel.
Le principe d’égalité et son corollaire principe de non discrimination
ouvrent tout naturellement sur le principe de tolérance ou d’altérité, sur
la solidarité et l’exigence de justice.
• Tolérance ou altérité
Tolérance ou altérité ? Personnellement je préfère altérité. Non pas que
la tolérance ne soit pas une valeur laïque fondamentale, mais parce que le
mot est bien souvent détourné de son sens jusqu’à servir de paravent à la
pensée unique.
Pour beaucoup de monde la tolérance, ce serait l’acceptation de toutes les
idées et de leur contraire. Pour ces « tolérants » là l’ « intolérant »
c’est celui qui détonne, c’est celui qui critique et évidemment celui qui
polémique ou qui brocarde.
Par un curieux renversement de concept un monde tolérant serait donc un
monde où tout le monde penserait pareil ou un monde où à tout le moins
ceux qui ont une pensée critique, divergente ou dissidente aurait le bon
goût de se taire, parce que critiquer la pensée d’autrui serait manquer de
tolérance. Les milieux « bien pensants » sont champion de ce genre
d’aphorisme. C’est ainsi que tenir un discours anticlérical, c’est-à-dire
récuser aux clercs de se mêler de ce qui ne les regarde pas est aussitôt
taxé d’intolérance.
Rappelons si besoin était que la tolérance c’est le respect de la personne
qui pense ou qui agit « autrement ». C’est l’écoute de cette personne,
c’est la rencontre de l’autre en ce qu’il est « différent ». C’est la
raison pour laquelle le terme « altérité » me semble mieux rendre compte
de cette valeur essentielle.
La tolérance ou l’altérité n’ont évidemment de sens et de portée que quand
l’ «autre » est différent et que cette différence pose question. Tant que
l’autre me ressemble, naturellement ou par volonté de me ressembler, la
tolérance est sans objet.
C’est quand cet « autre » se poste dans mon pré carré avec un look qui
n’est pas le mien, avec une manière de vie différente et avec des
convictions qui heurtent les miennes que la tolérance ou altérité commence
à signifier quelque chose.
C’est du choc des personnalités, des cultures et des idées que naît le
débat, entre acteurs épris de tolérance ou d’altérité et c’est ce choc de
personnalités, de cultures et d’idées qui peut déboucher sur un progrès,
sur un apport réciproque enrichissant pour tous les partenaires sans que
l’un ou l’autre ait pour autant perdu sa personnalité, son identité, ses
racines, sa culture et pas même nécessairement ses convictions, même si
certaines d’entre elles peuvent se trouver assouplies, modifiées,
bouleversées, anéanties ou au contraire afinées ou renforcées.
Evidemment respecter la personne de l’autre ne veut pas dire respecter ses
idées. Les idées ne sont d’ailleurs pas faites pour être respectées, mais
débattues et parfois combattues, on n’a que trop tendance à l’oublier.
Une société tolérante, c’est une société pluraliste, où coexistent des
hommes et des femmes de cultures, de convictions et de conceptions de vies
diverses. Une société tolérante c’est une société de débats permanents, de
critiques, de controverses, d’échanges et aussi d’affrontements
intellectuels vigoureux. Le paradoxe est que c’est souvent le discours
dissonant et dérangeant, le propos acide qui vient un peu bousculer les
certitudes admises qui est jugé d’ « intolérant » comme si la tolérance
c’était éviter de critiquer et taire les contradictions. C’est ainsi que
l’anticléricalisme est très vite taxé d’intolérance et a fortiori bien sûr
le propos irréligieux : comme si n’importe quelle niaiserie teintée d’eau
bénite bénéficiait d’une sorte d’immunité intellectuelle la mettant hors
de portée du champ critique. Or à quoi rimerait la tolérance, quelle en
serait le sens et la portée si elle revenait en définitive à disqualifier
a priori ce qui est dissident ou non conformiste.
Une société tolérante a-t-elle le devoir de tout laisser dire ? C’est la
question difficile des limites à la liberté d’expression. Evidemment il y
a des limites. L’incitation à a haine, l’appel au meurtre, l’attaque de la
dignité d’une personne, l’atteinte injuste à son honneur sont évidemment
intolérable. Et cette réflexion ouvre le difficile débat sur les limites à
imposer aux intégristes et aux racistes dans leur propagande de haine.
Bien entendu si la tolérance implique de respecter la personne qui agit
autrement, la tolérance n’implique nullement d’approuver par avance tout
comportement, ni même d’accepter ce comportement s’il advenait qu’il porte
lui-même atteinte à d’autres droits. L’infibulation a beau faire partie de
certaines traditions différentes, la reconnaissance de ces traditions, le
respect dû aux personnes qui s’en réclament et la rencontre de l’autre ne
justifient en rien l’admission d’une pratique estropiante qui porte
définitivement atteinte à l’intégrité physique des femmes qui y sont
soumises.
Solidarité et exigence de justice
La solidarité et l’exigence de justice sont évidemment des valeurs
laïques. Elles n’ont rien avoir avec la charité évangélique qui
s’accommode parfaitement des injustices que la charité tend seulement à
rendre supportable en valorisant au passage le bon Samaritain qui à très
bon compte s’achète une bonne conscience.
Filles de l’égalité et de l’humanisme, et sœurs de la capacité de révolte,
la solidarité et l’exigence de justice tendent à la construction d’un
monde plus humain…
*
* *
La laïcité des personnes, la laïcité comme conception de vie, la laïcité
comme approche non confessionnelle (agnostique ou athée) de la philosophie
et de la morale, la laïcité est une éthique d’engagement fondée sur des
valeurs… Celles que nous venons d’évoquer… A bien y réfléchir ces valeurs
sont exigeantes !
L’idée qu’il n’y aurait pas de morale sans Dieu est une sottise énorme…
Mais l’idée que la spiritualité, c’est à dire la recherche du sens serait
nécessairement le fruit d’une démarche religieuse n’est pas moins sot.
Donner du sens…
Les circonstances de la vie ont fait que j’ai perdu ma mère il y a
quelques jours et que ses funérailles furent ma dernière préoccupation
avant de prendre l’avion pour le Chili.
La mort d’un proche nous renvoie nécessairement à notre propre mort.
La mort nous renvoie à notre impuissance à la vaincre et à l’absurdité de
tout ce que nous pouvons dire, penser ou croire face à cette fin
inéluctable, définitive et sans appel.
Pour ceux qui n’ont pas la consolation d’imaginer une improbable
résurrection et que la perspective de retrouvailles dans un autre monde
laissent complètement incrédules en sont à affronter cette tragédie sans
faux fuyants.
Nous sommes tous destinés à disparaître et personne ne survivra. Ni ici,
ni dans un paradis imaginaire. Les hommes meurent. Les civilisation
meurent. Les religions meurent.
Que restait-t-il de la religion de l’ancienne Egypte quand furent
redécouvertes au 20ème siècle les Pyramides et la Vallée des Rois. Cette
religion fut pourtant été si vive pendant plus de quatre mille ans… plus
de deux fois l’histoire du Christianisme. Que reste-t-il de la religion
des Grecs et de celle des Romains, sinon des souvenirs. Que reste-t-il de
la religion des Celtes. Que reste-t-il de tant de religions animistes ?
La terre elle-même et le système solaire tout entier mourront. A une autre
échelle ils sont aussi mortels.
Mais quel sens a donc cette vie, toujours trop courte, toujours si
incomplète.
Mais quel sens a donc cette vie promise à l’arrachement.
Pour un libre penseur, le sens de la vie n’est pas à rechercher dans une
quelconque transcendance.
Le sens de la vie n’est pas imposé. Il n’est pas donné non plus. Le sens
de la vie est celui que l’homme, que la femme, se choisit.
Le sens de la vie réside en ce que chacun de nous peut donner et recevoir.
Et particulièrement ce qu’il peut donner.
Donner à ses proches, à la compagne ou au compagnon de sa vie, à sa
famille, à ses amis et, s’il le peut, à la cité.
Tout ce qui restera, non pas coulé dans le bronze ou gravé dans le marbre.
Tout ce qui restera dans la mémoire collective ou individuelle.
Mais il n’est pas nécessaire d’attendre la mort d’un proche ou d’envisager
la proximité de sa propre mort pour se poser la question du sens de sa
propre existence. Se poser la question et y répondre. Par une réponse
personnelle et par des engagements concrets…
La morale laïque, c’est cela aussi…